DESCRIPTION DU ROYAUME DU CAMBODGE

par un voyageur chinois qui a visité cette contrée à la fin du XIIIème siècle ;

traduite du chinois par M. Abel Rémusat, Paris, 1819.

 

    En 1295, un officier chinois - Tcheou-Ta-Kouan - est envoyé en mission diplomatique par l'empereur de Chine.

Son récit semble mettre en évidence un séjour d'une durée d'un an et dont le but est de transmettre les ordres de son maître. De son séjour, il a dressé un portrait du royaume du Cambodge au XIIIème siècle. Ce témoignage est tout a fait exceptionnel, puisqu'il constitue à ce jour le seul témoignage  sur la vie des khmers en raison de la disparition des parchemins.

La traduction de Rémusat est précédée d'une série d'archives d'origine chinoise et la description ne commence en réalité qu'à la page 37.

 

LES DIFFERENTS NOMS PORTES PAR LE ROYAUME DU CAMBODGE.

    A partir du VIIème siècle A.C., le Cambodge -  appelé Tchin-La  -  paie un tribut à l'empereur de Chine. Les éléphants en constituent souvent une partie. En 1116,  une source chinoise surnomme le  Cambodge " le royaume des éléphants de guerre ".

A partir du XVème siècle, apparaît le nom de Kan - Phou -Tchi, puis de Kan - Pho -Tche.

Au XIIIème siècle,  le pays est divisé en 90 provinces ou districts, dirigés par un officier.

 

 

L'ARCHITECTURE.

    Toutes les grandes villes sont de forme carrée et entourées de murs en pierre, dont les angles sont occupés par une tour. La porte principale est tournée vers l'Orient. Il en va de même pour les portes des maisons, car cette direction est la plus respectée.

Les petites villes sont entourées de palissades.

Chaque village possède un temple, qui est gardé.  Il existe des relais sur les grandes routes pour permettre aux voyageurs de se reposer.

La ville est interdite aux hommes condamnés par la justice, notamment les voleurs.

    Le palais du roi a sa facade recouverte de tuiles de plomb, tandis que le reste de la toiture est composé de tuiles en terre cuite de couleur jaune. Les poutres et les colonnes de la construction sont recouvertes de peintures représentant Bouddha.

En dehors de la résidence royale, seuls les temples peuvent recevoir un toit de tuiles.

Ils ne possèdent en général qu'uns seule statue de Bouddha, désignée sous le nom de Phou-Laï. Vêtue de rouge, elle est d'argile, peinte en bleu et vermillon.

En revanche, dans les tours, les statues de Bouddha sont en cuivre moulé.

Les temples ne possèdent ni cloches, ni tambours, ni cymbales, ni drapeaux. Leurs nombreux livres sacrés sont écrits sur des feuilles de palmiers, placées les unes sur les autres.

Les maisons respectent des dimensions réglées selon le rang de l'individu. Ainsi, celles des princes de la famille royale ainsi que celles des officiers sont couvertes en chaume, comme celles du peuple.

 

LA VIE A LA COUR DU ROI.

    Le roi porte une couronne d'or, sertie de diamants, mais, le plus souvent, il enroule autour de sa tête, une pièce de toile de coton, accompagnée de fleurs comme le jasmin des Indes, le tout décoré d'une grosse perle.

Il porte des bracelets d'or aux pieds et aux mains, ainsi que des anneaux à chaque doigt.

Il marche pieds nus, mais la plante des pieds et la paume de ses mains sont teintées de couleur rouge. Dans le peuple, seules les femmes sont autorisées à le faire.

Le roi dort dans la tour d'or du palais. Il a cinq épouses, dont l'une est la première épouse. A cela s'ajoute 3 à 5 000 concubines. Elles gardent la peau claire car elles vivent recluses.

Les serviteurs du palais vivent en ville. Les servantes se reconnaissent au cinabre qu'elles portent sur les joues et les tempes. 

 

LES OFFICIERS.

    Les officiers sont, pour la plupart, issus de la famille royale. S'ils viennent à manquer, les femmes peuvent aussi exercer une charge.

Le rang de chacun d'eux  est visible par le type de chaise-à-porteurs et de parasol qu'ils utilisent.

Officiers de premier rang      : chaise-à-porteur en or et quatre parasols à manche d'or.

Officiers de second rang      : chaise-à-porteur en or et deux parasols.

Officiers de troisième rang   : chaise-à-porteur en or et un parasol.

Officiers de quatrième rang :  un parasol.

officiers de cinquième rang :  un parasol à manche d'argent.

On peut imaginer que ces attributs ressemblaient sans doute à cette photo , prise par Dieulefils à la charnière du XXème siècle.

 

En dehors des officiers, les prêtres peuvent utiliser des chaises-à-porteurs ainsi que des parasols en or ou en argent.

En réalité, la chaise-à-porteur est une structure en bois, ornementée d'or ou d'argent.  On se déplace aussi à dos d'éléphant, à cheval, ( à cru, c'est-à-dire sans selle) ou à l'aide de chars.

 

LA PLACE DES PRETRES.

    Les prêtres bouddhistes se rasent les cheveux. Ils portent des vêtements jaunes et le bras droit reste nu.

 

LES SUPPORTS DE L'ECRITURE.

    On écrit sur des parchemins, faits à partir de peaux de daims ou de cerfs. Ils sont teintés en noir, puis vernis.

On écrit avec  "une navette ", sorte de bâton constitué d'une pâte à base de chaux.

Aujourd'hui, il ne reste rien de ces sources. Tchéou-Ta-Kouan ne le précise pas, mais l'on écrivait de gauche à droite.

QUELQUES ELEMENTS SUR LA VIE QUOTIDIENNE.

    Le peuple possède des plats de terre ou de cuivre, dans lesquels on place riz et bouillon.

Avec trois à quatre cultures par an,  le riz est la nourriture de base des cambogdiens. Ils cultivent des plantes potagères : oignons, moutarde, poireau, bérengène, melon d'eau, concombre, citrouille, blette. 

Il utilise des gobelets d'étain pour les vin ou un pot en terre cuite pour les plus pauvres, mais chez les plus riches, un vase individuel en or ou en argent accompagne les convives.

Il existe diverses sortes de vins :

Vin de miel      : ferment de miel et moitié eau.

Pheng-ya-sse : fait à partir des feuilles du même nom. 

Vin de riz        : ou pao-leng-kio.

Vin de sucre cristalisé : suc à fermenter...

Pour les assaisonnements, Tcheou-Ta- cite une sorte de sel provenant des montagnes et la feuille du hian-phing qui donne un gout acide aux sauces.

A la table du roi, on utilise des nappes, faites de gaze brodé d'or.

On dort sur des nattes, parfois sur des peaux de léopard, de daim ou de cerf. Depuis peu, certains cambodgiens dorment sur " une planche avec des pieds ". Les premiers lits apparaissent ainsi sous l'influence des chinois.

Les cambodgiens ne connaissent pas les moulins pour moudre le grain. Ils se servent de pilons.

Les sources chinoises rajoutées par Rémusat au début de la traduction française met en évidence que dès le VIIème siècle au moins, on distingue la main droite- pure - de la main gauche, qui est considérée comme impure.

LE MARIAGE.

    Chez les plus riches, les filles se marient entre 7 et 9 ans. Dans les familles pauvres, l'âge du mariage peut-être repoussé à 11 ans, car les parents ne peuvent verser les offrandes.

Un prêtre est chargé d'enlever la virginité de la future mariée. Aucune indication ne nous est fournie surla manière. Cependant, un autre passage nous éclaire sur ce jour un peu particulier.

Un prêtre ne peut  " satisfaire " qu'une jeune fille par an.  Cette nuit là, un festin et des musiciens accompagne la défloraison de la jeune fille.

Le prêtre est amené à la maison de cette dernière dans une chaise-à-porteurs, avec un parasol, au son des tambours.

Le prêtre et la jeune fille sont placés chacun sous un dais.

" Pour cette nuit, il ( le prêtre ) n'est retenu par aucune défense ".

Le lendemain matin, ce dernier est reconduit après avoir reçu des présents afin de racheter la jeune femme, qui, dans le cas contraire, resterait en sa posséssion.

 

LES ESCLAVES.

    La description atteste que la société cambodgienne du XIIIème siècle pratique l'esclavage. Selon la richesse de la famille, le nombre oscille entre 30 et 100.  Le peu de valeur qu'on leur attribue explique que seuls les plus pauvres n'en possèdent pas.

Ils sont appelés " chiens ". Leur origine géographique est celles des montagnes et des zones considérées comme désertiques. Certains semblent venir d'une tribu dont le nom est Thoung.

A  leur faible valeur s'ajoute le peu de considération qu'on leur porte. Leur prix  varie entre 30 et 100 pièces de toile.

Ils peuvent être frappés. ils doivent s'agenouiller en joignant les mains sur le front.

Les mariages entre esclaves sont autorisés mais toute autre relation avec un esclave est un geste impur.

Les fugitifs recoivent un anneau autour du cou, à la cuisse ou au bras. Certains ont le visage peint en bleu.

 

LA JUSTICE AU XIIIème SIECLE.

    Il existe diverses peines selon la gravité du délit :

Les amendes.

Les mutilations concernent les pieds les mains, voire le nez, qui sont coupés. La description nous apprend que les voleurs subissent ce type de peines.

Si un cambodgien assassine un chinois, il est exécuté. En revanche, si un chinois tue un      " barbare ", il doit payer une amende.

Certains criminels sont enterrés vivants dans un trou, creusé en dehors de la ville, du côté de la porte occidentale. Le condamné est recouvert de terre, puis de maçonnerie.

La marque est aussi pratiquée.Pour les voleurs, une marque est faite sur la poitrine, sur le visage et les épaules.

Le jugement de dieu est aussi attesté. Un homme soupçonné de vol doit plonger la main dans un récipient d'huile bouillante.... S'il n'a rien fait, la main en sort indemme !!!!

L'adultère ne relève pas de la justice de l'Etat. Elle reste une affaire privée. Un mari trompé peut faire souffrir le séducteur à l'aide de deux bâtons de bois placés autour des pieds, puis exiger ses biens.

 

LES MALADIES.

    L'auteur chinois cite en priorité deux maladies : la lèpre et la dyssenterie, qui semble faire des ravages parmi la population.

La lèpre très répandue, provient, selon l'auteur, de la débauche et des trop nombreux bains que prennent les habitants dans les rivières.

Il est intéressant de noter que le roi lépreux est cité dans la description :

" Il y a un roi qui en a été affligé; ses sujets ne s'en sont pas effrayés ".

 

LA MORT.

    Le défunt est déposé dans une natte de roseaux , recouverte de toile. Le corps est transporté dans un lieu désert, où il sera dévoré par les animaux.

La dépouille est accompagnée de quatre bannières - deux devant et deux derrière -  mais aussi de musique, notamment de tambours. Du riz grillé est jeté le long du parcours.

L'auteur précise que les descendants d'immigrés chinois pratiquent la crémation.

A la différence du peuple, le roi possède une sépulture, avec une grande tour.

Un autre article en cours de rédaction sur la description d'Angkor par Tcheou-Ta.

 

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