" Notre déplacement n'est pas autorisé, et il ne faut surtout pas attirer l'attention. Notre objectif est de vérifier l'ampleur de la catastrophe "....

Nous sommes au début des années 90, le début d'une tragédie pour de nombreux villages du Henan. Les populations pauvres vendent alors leur sang au prix d'une contamination au sida et à l'hépatite B et C.

     " Lorsqu'au début des années 90, les responsables de la santé du Henan, une province de plus de 100 millions d'habitants (...), décidèrent de se lancer dans le commerce du sang, ils pensaient avoir eu une idée de génie : il s'agissait à leurs yeux de développer une nouvelle activité économique  dans une province essentiellement rurale et en retard par rapport aux régions côtières. (...) Les autorités sanitaires avaient imaginé une formule pour éviter , disait-on, que les paysans vendant leur sang ne s'affaiblissent pas trop : le sang prélevé, 400 cc à chaque prise, passait par des centrifugeuses qui isolaient la partie convoitée, le plasma, et réinjectaient dans le corps  du " client " le résidu , c'est-à-dire les globules rouges (...).

    Tous racontent  le véritable vent de folie qui s'est emparé, deux ans durant, de cette région où, par miracle, pour gagner sa vie, il suffisait de tendre son bras. Beaucoup se rendaient chaque jour à la station de collecte du précieux liquide, certains même deux fois par jour...".

Sauf que .... Les centrifugeuses n'étant pas stérilisées après chaque usage, de nombreuses contaminations ont lieu. De plus, le sang de plusieurs donneurs est mélangé pour aller plus vite. Le sang réinjecté n'est donc pas exclusivement le sang du donneur.

D'autres provinces sont touchées, dont celle du Hubei ( centre), de l'Anhui ( est) et du Hebei ( nord).

 

  

    " On disait alors " Gloire aux donneurs de sang " se souvient un homme avec une ironie amère. Il a conservé le t-shirt sur lequel ce slogan a été imprimé ".

    Les témoignages mettent en évidence que les autorités ont incité les populations, parfois réticentes, à coups de haut-parleurs.

Témoignage :

    " Nous arrivons devant la porte de la maison d'une famille qui nous attend malgré l'heure tardive. Nous y retrouvons le dénuement et la détresse de nos séjours précédents au Henan. Le mobilier en bois, mal au point, date de l'époque du mariage du couple, et les toiles d'araignées et la poussière sont le signe d'une maison à l'abandon. (... ).

 Dou Xiaorong, âgée de 55 ans, est immobilisée depuis cinq ans, d'abord pour un problème osseux avant qu'on ne découvre qu'elle a été atteinte par le VIH. Elle n'a pourtant vendu son sang que huit ou neuf fois (...).

     On est plus forts à deux..... Dans ce genre de situations de crise, des personnalités se révèlent et se dépassent. C'est le cas de Li Suzhi et de son mari Wang Guofeng. Ce couple de paysans séropositifs a traversé des épreuves terribles et les a surmontées : elle a perdu son mari, et lui sa femme d'un précédent mariage, tous deux victimes du sida. Ils ont décidé de se remarier, d'abord pour offrir à leurs six enfants une " nou-velle famille (....) ".

 Les villageois s'organisent pour tenter des poursuites judiciaires envers les " têtes de sang ", c'est-à-dire les organisateurs du commerce du sang.

    " En Chine, une telle attitude a un prix. Trois jours après notre rencontre, Li Suzhi et Wang Guofeng ont été arrêtés. Ils s'apprêtaient à se rendre à Pékin, pour porter plainte contre les autorités locales (...). Enfermés pendant trois mois dans une prison spéciale ouverte pour délinquants atteints du VIH (...). Au bout d'un mois (...), ils ont été condamnés à une peine administrative d'un an d'assignation à résidence pour troubles à l'ordre public. Ils ont également été contraints de signer un engagement à ne plus parler à la presse ".

En 1995, les autorités chinoises interdisent la pratique mais les prélèvements se poursuivent clandestinement à la campagne, puis en ville.

    Les autorités offrent aux familles contaminées un sac de céréales pour le nouvel an chinois, dans le cadre d'une aide aux villages les plus touchés par le sida.

En Chine, les maladies infectueuses sont classées " secret défense ".

     Dès 1994, le gouvernement de Henan, ainsi que Pékin sont au courant , mais ils ne font rien jusqu'en 2003.

Vers l'an 2000, les premières informations commencent à circuler par l'intermédiaire de forums internet chinois.

Il faut lire ce livre !!!!.... celui d'une Chine, en quête de modernité...d'une vie meilleure...mais à quel prix !  celui de millions de gens...laissés sur le bas-côté de la croissance économique, aujourd'hui en proie aux difficultés de la crise.

Un français, rencontré par hasard à Hong-Kong, m'avait dit : " Ce sont les femmes qui sauveront la Chine .... je lui avait répondu :

La  Chine est un géant aux pieds d'argile "....

Aucun régime, quel qu'il soit, ne peut faire la sourde oreille aux laissés-pour-compte... parce que la révolte vient tôt ou tard. L'échec de la place Tien-Nan-Men en 1989, n'est qu'une étape.

En Chine, des millions de gens sont à l'écart de ces transformations, que mettent en évidence les média...

Révoltes des populations face aux déplacements dus à la création du barrage des trois-Gorges, mais aussi à d'autres ouvrages du même type.

Conditions inacceptables des travailleurs de la campagne, venus sur les chantiers des J.O. de Pékin. Des palissades pour cacher cette misère.... Voilà ce que nous avons vu en 2002 !

Des inégalités de salaires entre ceux, venus de la campagne et les populations urbaines.

Les oubliés du sida.... Les oubliés de la croissance. Les oubliés tout cours.

A l'échelle d'un pays comme la Chine, grande comme l'Europe, un géant démographique, le laissé-pour-compte est un révolté en puissance...  

Une historienne avait prédit " quand la Chine s'éveillera ".... Elle avait raison....

Un jour, une partie de la Chine se révoltera... parce que les mentalités changent. En 1989, elle n'était pas encore mûre pour cela.... parce que le monde paysan n'était pas prêt pour cela.

Ce soir, j'ai une pensée pour ce jeune guide, rencontré en 2002. Sa colère éclatait au grand jour parce qu'il n'avait pas le statut de citoyen. Cet homme était mûr pour la révolte.... Combien d'autres comme lui ?