EXTRAIT DU POEME EN KHMER

                                       ENGLOUTIS DANS LA MER DE PAUVRETE

 

Je souffre, Seigneur

Je souffre jour et nuit

Je souffre à tous moments

Je souffre de vivre

Au Cambodge

Dans les éléments déchaînés

Au milieu de la mer de pauvreté.

 

Pendant vingt ans, j'ai pagayé

Dans le grand tourbillon de la souffrance

Sous les coups de la foudre et du tonnerre

Balayé par les vents et les averses

Dans la barque des pauvres

Mais sans jamais abandonner

Sans jamais cesser de lutter.

 

Un jour, en vue de Battambang,

Ma maigre périssoire a donné de la bande

Il y avait sans doute un problème

J'inspectai le bordage

Il y avait un trou dans la coque

Les eaux peu à peu s'infiltraient

La barque lentement s'enfonçait.

 

Comme j'approchais du rivage

La pluie redoubla de violence

Le ciel n'en finissait pas de rugir

j'écopai sans succès

j'avais perdu espoir

La barque lentement s'enfonçait

s'abîmait dans la mer de pauvreté.

 

J'attrapai mes enfants pour les poser sur la terre ferme

Comme tu allais me manquer, petit esquif

Qui sombrait pour toujours dans l'immensité pélagique.

J'avais ma fille aînée à la main

Mon fils, agrippé à mon cou

Et mon petit amour, ma petite dernière

A califourchon sur ma hanche.

 

Pitié pour la barque qui sombre

Pour le Cambodge qui succombe

Cambodge à la peau grise

Cambodge famélique

Sans soins et sans médicaments

Si pauvre, si misérable

Que va-t-il devenir ?


 

A l'époque du Sangkum

Le pays était digne

Digne de la gloire et des honneurs passés

Digne de la grande race angkorienne

Affermissant les principes

De la vertu et de la Foi bouddhique

Dans l'ombre protectrice du roi.

 

Puis, dans les années soixante-dix

La crise

Tout le pays chavire

Tout part à la renverse

Même le Très-saint Parasol Blanc

Les familles se démembrent

Au-delà de l'entendement.

 

Séparés de l'aîné, séparés du cadet

Séparés de l'épouse, séparés des enfants

Séparés du mari, séparés de leurs proches

La grande dislocation des familles !

On n'avait plus personne

On vivait comme des bêtes

Plus affamés que les damnés des enfers.

 

Et puis après dix ans

Le scandale

Le cauchemar continue

Et toujours séparés

Jusqu'aux années quatre-vingts

On ne mangeait pas à sa faim

On vivait encore en enfer.

 

Pitié pour la barque qui sombre

Pour le Cambodge qui succombe

Et nous voit tous nager

Au milieu de la mer de pauvreté

Sous la terrible loi des Renonçants

Nos enfants mouraient par milliers

Nous n'avions pas une natte pour leur faire un linceul.

 

Enfin, après plus de vingt ans

On entendit l'écho lointain

D'une table ronde

Dans la ville de Paris

Qui est une grande ville

Enfin, toutes les factions se réunirent.

 

Pour résoudre la crise

Pour crever les abcès

Pour apaiser les querelles

On chercha la formule

Pour radouber le navire

Pour renflouer le Cambodge

Pour le tirer de la mer de pauvreté.

 

Frères Khmers

Voici donc le moment

D'arrêter de souffler sur la braise

D'alimenter les volcans

D'attiser le feu de la guerre

Ayez pitié des paysans

qui ont plongé dans la misère.

                                         

                                      CHEA CHHENG. 1995

Traduction : Christophe Macquet.

Pour comprendre cette période, le témoignage d'un jeune cambodgien, qui a survécu à l'enfer de la dictature des Khmers Rouges